Le 27/10/2025 vieux Khot / vieux Halidzor
Jour de repos !
Une journée entière pour découvrir librement les paysages magnifiques du Syunik… Nous voulions initialement tenter l’ascension du mont Khustup, montagne emblématique du patriotisme arménien. Son sommet domine toute la région : c’est là que s’est ancrée une partie de la résistance arménienne, notamment celle de Davit Bek, et c’est aussi dans cette montagne que reposent les ossements de Gareguine Njdeh, figure nationale, dont les cendres ont été dispersées selon son souhait.
Finalement, pour atteindre le premier plateau du Khustup, il nous fallait un taxi équipé d’un véritable 4x4, capable d’affronter les pistes chaotiques de la montagne. Aram, qui a été guide de montagne et connaît pratiquement toute la région, nous a plutôt orientés vers une randonnée plus tranquille, mais tout aussi splendide : des gorges de la vallée, depuis le vieux Khot jusqu’au vieux Halidzor.
Ces deux villages sont abandonnés depuis plusieurs décennies, mais les traces de la vie d’autrefois sont encore visibles : des murs de maisons encore debout, quelques charpentes fatiguées par le temps, et surtout des habitations troglodytiques creusées directement dans la roche.
Le vieux Khot a été abandonné au profit du nouveau Khot en 1970. Sa position géographique, en pente dans la vallée, n’était plus adaptée à la vie moderne. Autrefois, cette situation reculée avait ses avantages : elle cachait le village des axes routiers, et le renfoncement dans la gorge permettait de conserver la chaleur en hiver. Les plateaux plus plats, en bas de la vallée, étaient utilisés pour l’agriculture.
Mais aujourd’hui, aucune voiture ne peut y accéder ; l’électricité et l’eau y sont difficilement acheminables… Le progrès a fini par vider le village.
Nous commençons la randonnée depuis les hauteurs, d’où l’on peut admirer le vieux Khot vu du dessus, avant de s’y rendre et d’explorer, comme des curieux, chacune des petites maisons abandonnées. Chacune a son histoire, chacune est plus singulière que la précédente.
D’abord, nous tombons sur des habitations troglodytiques creusées directement dans les parois de la montagne. Puis apparaissent les maisons sculptées dans des cheminées de fées : des amas de roches volcaniques, coniques ou effilées, qui semblent tout droit sortis d’un décor mythologique.
Enfin, nous traversons des habitations plus « modernes » — ou plutôt plus récentes — avant de descendre jusqu’au cimetière, situé tout en bas du village, dernière trace silencieuse de la vie qui animait autrefois ces lieux.
Au fil de la randonnée, nous croisons quelques locaux : certains cultivent au fond de la vallée, un homme à cheval — que nous appelons affectueusement « le cowboy » — et des ramasseurs de noix qui, à l’aide de simples ficelles, transforment leur sac en filet plastique… en sac à dos improvisé.
Pas un touriste, pas un bruit anthropique. Nous sommes presque seuls, bercés par la mélodie de l’eau, le chant des oiseaux et la beauté brute du paysage qui se déroule devant nous. Entre les petits sentiers sauvages que nous empruntons pour relier les villages abandonnés, nous découvrons des maisons désertées et des édifices religieux encore préservés.
Dans l’obscurité de ces lieux, seules deux meurtrières laissent passer la lumière, et pourtant ces édifices, au milieu d’un environnement apparemment délaissé, ne semblent pas abandonnés. Des bacs pour planter des cierges, de petites croix et même quelques chocolats déposés à l’entrée nous invitent à franchir le seuil, comme si le lieu respirait encore la vie et la foi des générations passées.
Le 12/11/2025 au centre cardio vasculaire Franco-Arménien
Aujourd’hui, nous ne travaillons que l’après-midi. Aram propose d’emmener Edouard au Centre cardiovasculaire franco-arménien, et nous décidons de l’accompagner. Ensemble, nous nous dirigeons vers le centre.
J’avais déjà vu dans un documentaire réalisé par un ancien volontaire que ce centre avait bénéficié du plus grand financement de SOS Chrétiens d’Orient en Arménie : un scanneur IRM à hauteur de 400 000 euros en 2023. L’intérêt majeur de ce projet est multiple : l’hygiène, les conditions de travail encore un peu traditionnelles dans la région, et le fait que les maladies cardiovasculaires représentent la première cause de mortalité en Arménie. Depuis 2023 le scanneur a servit à environ 200 patients.
Dans le Syunik, les établissements médicaux sont encore mal équipés. Pour diagnostiquer et prendre en charge correctement un patient, il faut souvent se rendre à Erevan, soit à 4 heures de route. Or, pour les maladies cardiovasculaires, chaque minute compte. Pouvoir réaliser un diagnostic plus près des villages du sud de l’Arménie réduit drastiquement le temps de trajet et permet d’apporter une expertise médicale directement sur place, ce qui est crucial pour sauver des vies.
19/11/2025 à Tegh
Il y a trois jours, nous étions chez Arsen, ou plutôt Sali — on ne sait pas trop pourquoi il change de prénom — pour remplir des sacs de grains. Aujourd’hui, nous les transportons jusqu’à Tegh.
Arrivés dans une petite propriété à côté d’une artère routière, nous vidons les sacs dans un grand entonnoir. Une fois rempli, le propriétaire met en marche la machine qui mout le grain et le transforme en farine, destinée à nourrir les cochons. En tout, nous avons vidé environ 50 à 60 sacs dans la cuve.
Une fois la machine lancée, notre mission est de remplir les sacs à la sortie. La machine débouche sur un tuyau en Y : nous accrochons un sac vide d’un côté pendant que l’autre se remplit. Avec un petit levier, nous bouchons une des embouchures pour ouvrir l’autre.
La petite difficulté : nous réutilisons les sacs que nous avons vidés plus tôt. Certains présentent des trous et la farine tombe parfois par terre… pas très propre, mais après tout, ce n’est que pour les cochons. Chaque sac rempli doit peser entre 40 et 50 kilos, que nous chargeons dans le camion au fur et à mesure.
Vers 17h30, une fois la cargaison prête, nous partons pour la ferme de Sali afin d’y entreposer les sacs. Les allers-retours entre le camion et les palettes sont accompagnés des cris des cochons : certains se frappent entre eux, d’autres frappent les grilles de leurs enclos.
À la fin de la journée, tout le monde est épuisé… et moi, je crois que j’ai pris 40 ans avec toute cette poussière !
Quotidien
Je n’aurai pas la place de détailler toutes les activités que nous avons réalisées jusqu’ici… Entre les sources chaudes naturelles où Aram nous a emmenés, le bois que nous avons fendu à l’école d’Artashen, les parties de volley et de foot avec les enfants, les lancers de bois dans le verger de Sasoun, le rangement du bois chez Arthur à Varatur, et bien sûr les repas arrosés à la vodka (toujours avec modération !) accompagnés de ses fameux « genats »… autant vous dire que chaque journée a été unique. Sinon j'espère que ce temps de l'avent s'est déroulé dans la joie et la bonne humeur auprès de vos proches. Je prie bien pour vous tous qui lisez ce blogue, à la prochaine en 2026 ! Saint Grégoire l'illuminateur sauvez l'Arménie et la sainte famille intercédez pour nos familles.
L'Église Apostolique Arménienne, et l'Église romaine latine, quelles différences ?
1. Histoire de l’Église apostolique arménienne
L’histoire de l’Église apostolique arménienne est profondément liée à l’identité spirituelle et culturelle de l’Arménie. Selon la tradition, le christianisme aurait été introduit sur le plateau arménien dès le Ier siècle par les apôtres Thaddée et Barthélemy, qui vinrent évangéliser cette partie du monde ; certaines communautés chrétiennes existaient ainsi bien avant l’officialisation de la religion.
Le tournant décisif se produit au début du IVᵉ siècle. Le roi arménien Trdat III (souvent appelé Tiridates III), initialement païen, fut miraculeusement guéri d’une maladie grave par saint Grégoire l’Illuminateur, ce qui le conduisit à se convertir au christianisme vers 301, date traditionnelle de l’adoption du christianisme comme religion d’État de l’Arménie, faisant de ce royaume la première nation chrétienne officielle au monde.
Grégoire l’Illuminateur devint ainsi le premier patriarche-catholicos de l’Église arménienne et posa les bases d’une hiérarchie ecclésiastique indépendante. L’Église développa sa propre liturgie, fondée à l’origine sur des rites syriens et byzantins mais rapidement adaptée à la culture arménienne.
Un moment clé est l’invention de l’alphabet arménien par le moine Mesrop Mashtots en 406, qui permit la traduction de la Bible et des textes liturgiques en arménien ; à partir de ce moment la liturgie put pleinement s’exprimer dans la langue du peuple.
Au Concile de Chalcédoine (451), l’Église arménienne ne participera pas à la discussion, en partie pour des raisons politiques et géographiques, et rejettera par la suite certaines formulations doctrinales, se séparant de fait des Églises qui accepteront la définition chalcédonienne.
Le centre spirituel de l’Église reste Etchmiadzine, souvent considéré comme le cœur de la chrétienté arménienne, même si le siège catholicosa a parfois migré lors des bouleversements historiques (par exemple en Cilicie au Moyen Âge).
L’Église a également traversé de nombreuses phases d’influences extérieures, notamment hellénistiques par les orthodoxes grecs et latines par le contact avec les catholiques occidentaux, tout en restant profondément ancrée dans sa tradition propre.
2. Comparaison des pratiques de l’Église arménienne (avec le rite tridentin de la messe latine)
Doctrine et conciles
L’Église apostolique arménienne appartient à la famille des Églises orientales dites pré-chalcédoniennes. Elle reconnaît l’autorité des trois premiers conciles œcuméniques (Nicée, Constantinople, Éphèse) mais ne reconnaît pas comme suprême une juridiction unique comparable à celle du pape dans l’Église catholique latine.
Un des points doctrinaux majeurs qui distingue l’Église arménienne concerne la christologie : elle rejette la formulation du Concile de Chalcédoine, qui affirme que le Christ possède deux natures distinctes, divine et humaine (duophysisme), proclamées en une seule personne. En revanche, l’Église arménienne professe le miaphysisme, qui affirme que dans la personne du Christ il y a une seule nature incarnée unique où la divinité et l’humanité sont parfaitement unies sans confusion ni séparation. Cette position s’appuie sur l’expression de Saint Cyrille d’Alexandrie et se distingue du monophysisme au sens strict, car elle affirme pleinement la présence des deux dimensions en une seule nature incarnée du Verbe.
Ainsi, cette différence théologique demeure l’une des raisons principales de la séparation doctrinale avec les Églises qui ont accepté Chalcédoine, notamment l’Église catholique et les Églises orthodoxes byzantines, et marque une identité propre dans la compréhension de la présence du Christ.
Liaison entre Église et société
L’Église apostolique arménienne a historiquement entretenu des liens étroits avec la politique intérieure et extérieure de l’Arménie : loin d’être une institution cloisonnée, elle se présente comme la voix du peuple arménien, en raison de sa proximité culturelle, linguistique et spirituelle avec la société. Elle est ainsi perçue à la fois comme un guide spirituel et comme une force identitaire.
Liturgie et obligations dominicales
Comparée à la messe latine tridentine, la liturgie arménienne est différente dans sa structure, sa langue, son chant et sa théologie sacramentelle. L’Église arménienne apparaît plus flexible sur certaines obligations dominicales : la participation peut se faire soit aux vêpres du samedi soir soit à la célébration dominicale, sans durée précise requise, une souplesse qui contraste avec la discipline plus rigide de l’Église catholique latine.
Sacrements
Tous les sacrements essentiels sont célébrés, sauf l’extrême-onction dans certaines situations : baptême, confirmation et première communion sont souvent administrés ensemble. Le baptême se réalise par immersion horizontale et sans âge réglementaire strict, ce qui diffère de la pratique latine où les sacrements sont espacés selon des âges précis et des rites définis.
La communion eucharistique dans l’Église arménienne est distribuée de manière originale : il n’y a qu’une hostie, préparée le jour même, et la communion se reçoit sous les deux espèces (pain et vin) sans que le vin soit mélangé avec l’eau comme dans le rite latin. La messe se déroule majoritairement debout et le pain eucharistique est conservé dans une niche latérale sans ornements.
Pratiques liturgiques et pénitentielles
La confession peut être collective avec absolution générale, avec la confession individuelle moins systématique qu’en Occident. Il n’y a pas nécessairement une pénitence formelle imposée après l’absolution.
Organisation du clergé
L’Église arménienne distingue deux types de clergé :
- le clergé séculier, qui peut être marié, avec un minimum d’un an de mariage avant ordination, et s’occupe de la pastorale quotidienne, des malades et des pauvres ;
- le clergé régulier, généralement formé en monastère, avec possibilité d’accès à l’épiscopat, suivant une tradition similaire à celle retrouvée dans d’autres Églises orientales.
Les moines ne prononcent pas de vœux formels, et chaque monastère reste institutionnellement indépendant, sans congrégations centralisées.
Calendrier et jeûnes
Historiquement, l’Église utilisait le calendrier julien jusqu’en 1923, avant d’adopter le calendrier grégorien. Le cycle liturgique comprend plusieurs jours de jeûne, notamment mercredi et vendredi chaque semaine, plus un long carême pascal, et des périodes comme 48 jours de jeûne avant Pâques, comportant des abstentions strictes.
Dévotions et prières
La prière du Notre Père occupe une place centrale, accompagnée de dévotions mariales et d’ascèses comme la répétition du Ter-aghorma (« Seigneur, aie pitié »), qui reflètent une spiritualité orientale. Les fidèles pratiquent aussi des formes de dévotion comme la donation de vêtements liturgiques et l’achat de cierges, témoignant d’une piété populaire appréciée.