Le 10/10/2025 à Ararat dans un village du nom de Eraskh
Je me lève ce matin avec beaucoup d’enthousiasme à l’idée de rencontrer Miasnik, un partenaire avec qui SOS Chrétiens d’Orient collabore dans le cadre d’un projet de construction d’un centre culturel. Ce centre aura pour vocation d'assurer l’éducation des enfants. Les volontaires m’en parlent depuis deux jours. Apparemment, Miasnik aurait été sur le front en 2020 pour défendre la terre arménienne de l’Artsakh. Après avoir été témoin de l’horreur de la guerre, il a découvert des enfants abandonnés, sans parents. Profondément touché par la condition tragique de ces âmes si innocentes, victimes non seulement de la guerre mais aussi des inégalités sociales criantes du pays, il s’est engagé à leur offrir un avenir. Il déplore particulièrement l’indifférence de certains parents, qu’aucune injustice sociale ne peut justifier. Aujourd’hui, son cœur et son action sont tournés vers les plus faibles, avec une vraie préoccupation pour leur avenir.
Bref, cette petite parenthèse pour dire à quel point cet homme est bouleversant.
Nous partons avec les volontaires en voiture vers 10h pour un trajet d’environ deux heures. Nous quittons avec difficulté le centre-ville de Erevan. Les routes, bien que plus larges qu’à Paris, sont soumises à un trafic dense et une conduite plutôt anarchique : feux de signalisation qui durent à peine 20 secondes, carrefours à quatre voies avec priorité à droite… Malgré tout, nous parvenons à sortir de la ville pour nous enfoncer dans les terres arméniennes, direction Ararat.
C’est impressionnant de voir la transition nette entre Erevan et sa périphérie. En l’espace d’une seconde, on a l’impression de passer de la ville à la campagne. Des petits magasins de bricolage surgissent au milieu de nulle part. Vu l’affluence, ils ne sont certainement pas là par hasard. Mais il n’y a que ça… ah, et aussi des carcasses de voitures, des montagnes de sable, des tôles entassées de manière un peu désordonnée.
En revanche, le mont Ararat, qui culmine à 5 137 mètres, domine complètement l’horizon. C’est saisissant de voir une montagne aussi majestueuse occuper tout l’espace du champ visuel. Et dire qu’elle se trouve aujourd’hui en Turquie… on a pourtant l’impression qu’elle est à seulement 20 ou 30 kilomètres d’ici !
Mais c’est précisément là que réside le problème : le mont Ararat faisait autrefois partie du territoire arménien. Avant le génocide de 1915, le royaume arménien s’étendait sur environ 300 000 km², englobant de vastes régions aujourd’hui situées en Turquie, en Iran, en Azerbaïdjan et en Géorgie. À titre de comparaison, la République d’Arménie actuelle ne couvre plus que 29 743 km², soit à peine 10 % de son ancienne superficie.
La perte du mont Ararat et de la majorité du territoire arménien est principalement liée au traité de Sèvres (1920), qui reconnaissait un État arménien indépendant avec une large extension, mais qui n’a jamais été appliqué. Il fut rapidement remplacé par le traité de Lausanne (1923), beaucoup moins favorable, qui a entériné l’intégration du territoire de l’Arménie occidentale dans la République de Turquie.
Depuis, les cartes ont été redessinées, mais la mémoire du peuple arménien n’a pas oublié. Le mont Ararat, bien qu’en dehors des frontières actuelles, reste un symbole national puissant, visible depuis Erevan comme un rappel constant d’un passé douloureux et d’une identité toujours vivante.
Mais le mont Ararat ne porte pas seulement une signification politique et historique : il est aussi chargé d'une profonde symbolique religieuse. Selon la tradition judéo-chrétienne, c’est sur son sommet que l’arche de Noé se serait posée après le déluge (cf. Genèse 8:4). Pour de nombreux Arméniens chrétiens, cette montagne est donc non seulement un repère national, mais aussi un lieu sacré, symbole de renaissance, d’alliance divine et d’espérance. Une terre spirituelle perdue, mais jamais oubliée.
Avant d’arriver sur le lieu de mission — où nous allons contribuer à la construction d’un nouveau centre pour enfants — notre chauffeur, à la demande de Miasnik (que nous avons récupéré en chemin), nous emmène vers un point stratégique : la frontière entre la Turquie, l’Azerbaïdjan (enclavé du Nakhitchevan) et l’Arménie.
C’est assez saisissant de voir les postes azerbaïdjanais installés à flanc de crête, littéralement à vue. Certains de ces postes sont situés à moins de 500 mètres des premières maisons arméniennes. J’ai aperçu quelques soldats arméniens, mais bien trop peu au regard de ce que plusieurs habitants considèrent comme un conflit Arménie-Azerbaïdjan inévitable. Le sentiment d’insécurité est palpable, même dans les regards silencieux.
Après ce détour, nous arrivons enfin sur le lieu de mission. Nous sommes accueillis par quatre enfants. Le plus grand a peut-être 7 ans, marche pieds nus, comme les autres, et porte des vêtements visiblement trop grands, probablement récupérés ou donnés, certains étant des vêtements de fille. La plus petite a à peine 4 ou 5 ans. Elle ne supporte pas d’être séparée de ses frères : dès qu’ils s’éloignent, elle fond en larmes.
Mais ce qui me choque le plus, c’est l’insalubrité de la maison, doublée d’une indifférence parentale totale.
À notre arrivée, je m’attendais à rencontrer les parents, surtout que nous commençons les travaux dans le jardin même de leur maison… Mais personne. Je demande alors à Miasnik :
— "Mais où sont les parents ?"
Il me répond simplement :
— "Ils sont au travail."
Puis il m’explique que les parents partent chaque jour travailler, laissant leurs enfants livrés à eux-mêmes. Une réalité malheureusement fréquente ici.
Par souci d’accueil, les enfants tentent de faire bonne figure. Je les vois passer un coup de balai dans le salon, recouvert d’une vieille moquette usée. Ils balaient vers l’extérieur des épluchures de carottes et de pommes de terre. Une porte arrachée est posée à plat au sol, visiblement utilisée comme rampe ou peut-être en remplacement d'une porte manquante. Honnêtement, je ne sais même plus si l’entrée avait une vraie porte.
En entrant, on découvre deux canapés usés, accompagnés de deux tables basses en bois, rongées et effritées. Une table pour chaque canapé, comme si elles délimitaient des zones de vie dans ce chaos.
Un premier couloir part vers le fond de la maison. En son milieu, un tuyau dépasse du mur, sans robinet. Une bassine posée en dessous fait office d’évier. Tout ici semble bricolé, précarisé, improvisé, comme si la survie était devenue un système d’organisation en soi.
Au fond, on aperçoit les toilettes, dans un état douteux, encombrées de jouets entassés sans ordre. Un peu plus tôt, sur le côté, une pièce s’ouvre : des étagères bancales, recouvertes de poussière, bordent les murs. Une radio grésille en bruit de fond ; j’avais d’abord cru qu’il s’agissait d’une télévision, tant le grésillement emplit l’espace.
Puis, au bout d’un second couloir, une pièce sombre. Des matelas sont empilés à même le sol, sans draps, sales, avec des mouches qui volent au-dessus, tournoyant comme si elles s’étaient installées ici depuis longtemps. J’imagine que c’est leur chambre…
Mais l’extérieur n’est pas mieux.
Un tas d’ordures trône à quelques mètres, jonché de déchets en tout genre. Des chiens faméliques, enchaînés, dorment toute la journée, sans énergie. On devine leur épuisement dû à la sous-nutrition, leurs côtes saillantes dessinant le contour d’une peau tendue, presque fragile.
Un peu plus loin, une cabane en pierre d’à peine 20 m², dont l’entrée est bloquée par plusieurs tôles, abrite une vingtaine de cochons. Le plus gros a une tête énorme, disproportionnée, mais un corps osseux, décharné. Et puis, les bruits… Des couinements stridents, des cris rauques — on croirait entendre un cochon se faire égorger. Ce vacarme brutal nous accompagne tout au long de notre travail, rendant l’atmosphère encore plus pesante.
Et nous, quelle est notre mission ?
Nous déplaçons des pierres de tuf, cette pierre volcanique très utilisée ici pour la construction des maisons. Les pierres sont entassées en vrac, certaines pèsent jusqu’à 30 ou 35 kilos. Avec l’aide d’une brouette, et surtout de nos bras, nous les transportons une par une.
Pendant ce temps, les quatre murs de la nouvelle maison sont déjà montés. Deux volontaires s’occupent de peindre les premiers rangs de parpaings avec une peinture à base d’essence, un produit hydrophobe qui sert à isoler les fondations contre l’humidité. L'hiver étant très fort c'est assez essentiel !
Entre deux allers-retours de pierres, nous profitons des pauses pour jouer avec les enfants, histoire de leur apporter un peu de réconfort.
En cours de chantier, deux petits garçons nous rejoignent sur le terrain. Un ami ? Un frère ? Apparemment, Miasnik nous explique qu’il pourrait être l’un des frères… mais le doute plane. En comparant leur physionomie, la différence saute aux yeux : on passe d’un profil typé, cheveux très noirs, à un enfant à la peau très claire, avec des taches de rousseur et une tignasse blonde. Inévitablement, Miasnik confirme ce que l’on soupçonnait : la mère a probablement eu plusieurs partenaires.
Malgré cela, les enfants ne semblent pas tristes. Ils sourient constamment, comme s’ils se raccrochaient à ce qu’ils peuvent encore vivre d’insouciant. La communication reste difficile, car certains enfants ne vont pas à l’école, tandis que d’autres si (c’est d’ailleurs pour cette raison que certains nous ont rejoints plus tard dans la journé), leur école étant située à quelques centaines de mètres.
De toute façon, mon arménien laisse encore à désirer... On fait comme on peut, avec les gestes, les sourires, et beaucoup de patience.
Nous finissons la journée fatigués mais satisfaits du travail accompli, et reprenons la route vers Erevan, un peu plus marqués, et un peu plus conscients, qu’au matin.
Le 11/10/2025 à Amberd
Ce matin, direction le château d’Amberd, perché à 2200 mètres d’altitude, à quelques dizaines de kilomètres d’Erevan. La route est sinueuse et longue, serpentant entre montagnes et vallées. Après environ une heure et demie de trajet, nous arrivons enfin à ce sommet, et là, c’est un véritable spectacle : un panorama à couper le souffle s’étend devant nous. Au loin, derrière les pics, le mont Aragats se dresse majestueusement. Il faut vraiment être là pour saisir la grandeur du paysage, un horizon infini qui fait presque oublier le long chemin parcouru.
À notre arrivée, c’est Ratchique qui vient à notre rencontre. Il a une quarantaine d’années, un regard marqué par la vie. Son œil gauche est en verre, un souvenir des éclats d’obus qu’il a reçus lors de la guerre pour défendre l’Artsakh. Il a survécu à l’horreur de la guerre, mais a perdu un œil et une grande partie de son audition. Aujourd’hui, il est ici, au milieu des ruines de ce château du XIIᵉ siècle, qu’il a repris en main, tout comme l’église attenante. Ratchique, ancien soldat devenu archéologue, a aussi fondé un musée ethnographique dans le village d’Ashtarak, où il rassemble des objets qui racontent l’histoire de l’Arménie. Un homme qui porte les cicatrices de son passé, mais qui utilise ces souffrances pour préserver et faire vivre le patrimoine.
Notre mission du jour est de faire passer un tuyau depuis une source jusqu’à l’église, située quelques centaines de mètres plus bas. Sur le papier, ce n’est pas bien compliqué, mais le terrain, lui, ne nous épargne pas. Entre les pentes abruptes et les sentiers sinueux, chaque mètre parcouru devient un véritable défi. Mais Ratchique nous accompagne, toujours avec son sourire, et il n’hésite pas à nous prêter des outils rudimentaires pour creuser les tranchées. Nous enterrons les tuyaux, essayant de ne pas trop perturber l’environnement, un lieu très fréquenté par les touristes.
Entre deux coups de pelle, je profite des pauses pour regarder autour de moi. L’air est frais, beaucoup plus que dans la capitale — une différence de 10 à 15 °C. Et bien sûr, personne n’a pensé à prendre des vêtements chauds, mais cela fait partie de l’aventure. Ce qui frappe ici, c’est cette sensation d’être complètement hors du temps, entouré par des montagnes majestueuses, sous un ciel parfaitement dégagé. La beauté des lieux est saisissante, presque irréelle.
La communication avec Ratchique se fait principalement en anglais, mais nous essayons d’utiliser quelques mots d’arménien. Et, il faut bien l’avouer, notre accent fait souvent sourire tout le monde. L’arménien, avec ses sons roulés et ses consonnes soufflées, n’est pas vraiment facile à imiter, mais le jeu en vaut la chandelle.
Avant de repartir, je n’ai pas pu m’empêcher de sortir mon drone pour filmer le paysage. La vue sur Erevan, là-bas, en bas dans la vallée, est tout simplement incroyable. C’est un lieu comme on en rêve, un endroit où le monde semble se ralentir.
La journée se termine dans l’église apostolique arménienne, toute proche. Ce qui m’interpelle d’abord, c’est l’absence totale de chaises. Les fidèles prient debout, et la messe dure près de deux heures. C’est une autre forme de spiritualité, une autre manière de vivre la foi. Un rideau est tiré sur l’autel, et bien que ce ne soit qu’un simple tissu, cela rappelle la liturgie orthodoxe. Lors de la consécration, l’autel est caché aux yeux des fidèles, une façon de marquer le mystère de la présence réelle du Christ. C’est un rite unique, que l’on retrouve de manière similaire dans les églises orthodoxes, où l’autel est dissimulé derrière une iconostase, un mur d’icônes.
L’Église apostolique arménienne, autocephale, a ses propres particularités. Elle est indépendante de Rome, dirigée par le Catholicos, et son siège est aujourd’hui à Etchmiadzine, un peu comme le Vatican pour les catholiques. L’histoire de cette Église est marquée par de nombreuses invasions, mais elle a toujours su préserver son identité et ses traditions. Une de ses grandes particularités théologiques réside dans son rejet du duophysisme, la doctrine catholique selon laquelle le Christ possède deux natures, humaine et divine. L’Église arménienne croit, elle, en une seule nature unifiée, humaine et divine à la fois.
Sur le chemin du retour, notre chauffeur s’arrête sur une plaine, offrant une vue splendide sur la vallée. Le soleil décline lentement, illuminant les montagnes d’une lumière chaude et dorée. On reste là, silencieux, absorbés par la beauté du moment, avec cette impression que tout s’arrête, le temps suspendu. Amberd n’est pas juste un château en ruines ; c’est un lieu qui parle, qui résonne de l’histoire de ce pays, un lieu où les rencontres humaines se mêlent à une nature grandiose. C’est le genre de journée qui laisse une trace, une sensation de voyage au-delà du simple déplacement, une expérience qui touche à l’essentiel.
Le 14/10/2025 Yervan - Goris
Aujourd’hui, nos chemins se séparent : désormais, il y aura une antenne à Goris ( dont je fais partie ) et une autre à Vardenis. En réalité, il n’y a pas d’antenne à Gyumri comme on le pensait au départ. C’est Jiro, le nouveau conducteur de l’association, qui nous y conduit. Un peu timide au début, la conversation s’est peu à peu détendue, d’autant qu’il parle anglais. Ça aide beaucoup, surtout avec notre vocabulaire arménien assez limité.
Entre Erevan et Goris, il y a environ 170 km à vol d’oiseau. Mais en Arménie, la géographie rend les trajets bien plus longs : les routes serpentent entre montagnes et gorges, offrant des panoramas à couper le souffle sur les chaînes montagneuses qui s’étendent à perte de vue. Pour rejoindre Goris, on doit passer par l’ouest, en se rapprochant de la frontière turque. Même si ce n’est pas l’ennemi principal du pays, la frontière reste fermée.
Le long de la route, on aperçoit parfois des bunkers de fortune, faits de tôles et de pneus, creusés à même la terre. Ils semblent abandonnés, sans réelle présence militaire. La frontière suit une succession de crêtes abruptes, ce qui rendrait tout affrontement terrestre presque impossible.
Le paysage change lentement au fil du trajet : les montagnes d’abord pelées et rocailleuses se couvrent peu à peu de verdure, jusqu’à devenir de véritables forêts. Vers 13h, après trois heures de route (on est partis à 10h d’Erevan), Jiro nous propose de goûter une spécialité de la région : le rawarma, un cousin du shawarma, lui-même inspiré du kebab.
Le plat se compose d’un grand pain plat, le lavash, semblable à une galette de fajitas mais moins salé et plus pâteux. À l’intérieur, on trouve du porc découpé façon kebab, de la coriandre (qu’ils mettent un peu partout ici), de la tomate et une sauce légèrement épicée. La viande est froide, mais le goût est bien là, et, pour ce que j’ai goûté en Arménie jusqu’ici, c’est plutôt bon !
Ce n’est pas un restaurant à proprement parler, mais une petite échoppe installée sur une aire gravillonnée entre deux montagnes. Devant, quelques étals proposent des spécialités locales. La vendeuse nous fait goûter une friandise : des noix enfilées sur un fil et enrobées d’une gélatine de grenade. Un délice ! Un peu de sucre, ça fait du bien après la route.
Un peu plus loin, nous nous arrêtons dans une boutique creusée dans la roche, tenue par un vigneron. L’Arménie est l’un des berceaux du vin : des fouilles archéologiques attestent de la vinification dès 4100 av. J.-C. En bons Français, on ne pouvait pas passer à côté d’une dégustation !
Le premier vin, un demi-sec, avait un goût assez neutre, pas très marquant. Mais le deuxième, un demi-sucré, était une vraie découverte (sans exagérer, probablement dans mon top 3 de tous les vins que j’ai bus). J’en ai donc acheté une bouteille : un Areni Key 2024 semi-sweet. Les vignerons nous ont ensuite fait visiter leur cave de fermentation, une expérience simple mais très agréable.
Après 4h30 de route, nous arrivons enfin à Goris. La ville est nichée entre deux montagnes, plutôt charmante, avec beaucoup de béton mais aussi une ambiance tranquille. Les commerces sont bien tenus, les devantures comme les intérieurs sont propres et récents. Peu de monde dehors, mais on sent une atmosphère conviviale : tout le monde se salue, les commerçants discutent entre eux.
C’est un peu la vision que je me fais d’un petit village français. Et c’est ici, à Goris, que commencent nos prochaines missions.
Le 15/10/2025 près de Goris
Première mission aujourd’hui. Un des anciens de l’antenne nous dresse le portrait de Sasun, l’homme que nous allons aider. Nous l’attendons devant la porte de l’antenne, au soleil. Quelques minutes plus tard, une vieille Lada avec un porte-bagage sur le toit s’arrête devant nous. Sasun en descend, tout sourire.
Je monte à l’arrière avec Rémi. Niveau sécurité, on repassera : pas de banquette, juste un amas de sacs destinés à la récolte des poires. Et bien sûr, aucune ceinture de sécurité à l’horizon. Un peu effrayé au départ, mais vite amusé par la situation, surtout quand je me rends compte qu’on ne dépasse pas les 30 km/h.
Direction le verger pour cueillir les poires ? Pas du tout. On est plutôt dans une ambiance « chasseur-cueilleur ». Sasun nous emmène plus au nord, près de la frontière est avec l’Azerbaïdjan. Sa conduite est... imprévisible : il tourne la tête, observe les alentours, puis s’arrête brusquement sur le bord de la route. Il vient de repérer un arbre chargé de poires sauvages. On descend tous, il nous tend des sacs et la cueillette commence.
La matinée y passe, entre ramassage de fruits et discussions entre volontaires. Les tirs d’entraînement venant de Varatur ponctuent l’ambiance (un fond sonore presque habituel) ici pendant que Sasun, qui ne parle qu’arménien, nous adresse quelques mots accompagnés de gestes expressifs.
À midi, pause déjeuner. On trouve une petite aire avec une table de pique-nique et… un frigo. Enfin, un frigo vide transformé en placard, rempli de bocaux et de tupperwares qui semblent appartenir à tout le monde et à personne. Assez typique des coins reculés ici.
Sasun sort le repas : une casserole de pommes de terre, du fromage, du salami (la seule charcuterie qu’on trouve ici, littéralement), et des boissons gazeuses. Pas d’eau plate à table ici, on boit du Coca, du Fanta ou de la Jermuk, la boisson gazeuse arménienne. Simple mais très bon.
L’après-midi, on reprend la route. Les chemins deviennent plus escarpés, mais la vieille Lada tient le coup. Seul souci : la pédale d’accélérateur qui reste parfois coincée au plancher… Sasun descend, ouvre le capot, bidouille deux-trois trucs, et depuis l’intérieur on voit la pédale remonter toute seule. Scène assez cocasse.
Après une heure de route, il repère enfin un nouvel arbre à poires. Cette fois, le terrain est beaucoup plus raide, facile 60 % de pente. Entre les ronces et la gravité, la récolte devient un vrai sport. Sasun nous met en garde : il y a des shounes (chiens, en arménien), l’équivalent local des patous. Ils gardent les troupeaux et peuvent être un peu trop zélés.
Sur son téléphone, il utilise une appli de traduction et nous lance :
« Suivez-moi, si le chien vient, courez ! »
Autant dire qu’on a vite proposé de cueillir de l’autre côté de la gorge, un peu plus à l’abri.
Il est 18h quand on termine la journée, épuisés mais contents. Deux jours plus tard, on refera exactement la même mission. Et dire que toutes ces poires finiront transformées en vodka maison à 70 ou 80 degrés… Après tout, l’Arménie garde encore un bon 70 % d’URSS dans les veines.
16/10/2025 à Verishen
Nouvelle journée, nouvelle mission ! Cette fois-ci on part chez Arsen, c'est un agriculteur qui habite à Verishen dans un petit village à 10min de l'antenne. Nous sommes acceuilli avec un petit déjeuné composé de raisins, gateaux et un café à l'arménienne. Quoi de mieux pour commencer une journée de travail ?! Après le bon petit déjeuné, le patriarche nous emène dans le "garage" qui fait office de grenier pour le grain, nous passons la matinée à remplir des sacs de grains que nous chargeons par la suite dans le un camion. Petit boulot aujourd'hui ! La suite de cette mission est épique, je vous raconterai tout dans le prochain article ;)
Quotidien
L’ambiance à l’antenne est vraiment sympathique. J’ai la chance d’être tombé avec Rémi, avec qui je m’entends super bien, et Mirko, le plus ancien ici en Arménie, qui nous apprend plein de choses au quotidien.
Le spirituel, lui, a été un peu difficile au début. Se mettre sur la même longueur d’onde que les autres pour la prière du matin ou le chapelet, ce n’est pas évident. Mais petit à petit, ma routine spirituelle s’installe. C’est devenu mon vrai “boost” de la journée, surtout avec mon ange gardien que je sollicite beaucoup. Entre le chapelet du soir, les lectures, les cours d’arménien que j’essaye de suivre 45 minutes par jour (8e jour aujourd’hui, objectif : bilingue d’ici la fin du séjour !), et la cuisine partagée, je sens que cette mission me fait grandir sur tous les plans. Se donner gratuitement, surtout quand c’est difficile, ça demande beaucoup… mais ça fortifie, intérieurement.
Apprendre à vivre avec les autres, se partager les tâches, organiser les projets du quotidien,c’est tout simple, mais tellement formateur. Je ne regrette absolument pas d’être parti. J’envisage même de prolonger le séjour pour un septième mois… On verra ce que les projets décideront !
Forcément, en étant au milieu de mes études, cette expérience me pousse à me questionner sur beaucoup de choses. Je m’y attendais, mais c’est une belle occasion de prendre du recul, par l’action, en essayant simplement de me donner, d’aimer et d’écouter ce que Dieu veut pour moi. J’ai encore le temps, et après à peine un mois ici, je sais déjà que l’Arménie restera gravée dans mon cœur.
Je n’ai pas encore parlé du rite apostolique arménien, mais après y avoir assisté deux fois, je compte bien vous en dire plus dans le prochain article, notamment sur les symboliques et les différences avec la messe tridentine. Ça me fera un bon petit objectif à venir !
Explication musique d'article
Pour la musique d'article que je vous mets l'hymne arménien "Sardarabad". Ce chant patriotique trouve ses racines dans un épisode fondateur de l’histoire moderne du pays : la bataille de Sardarabad, en mai 1918.
À cette époque, l’Empire ottoman, profitant du chaos de la Révolution russe, avance vers Erevan avec l’intention d’anéantir ce qu’il reste du peuple arménien après le génocide de 1915. Les Arméniens, presque sans armée organisée, se rassemblent dans les plaines de Sardarapat, à une quarantaine de kilomètres à l’ouest d’Erevan, tout près de la frontière turque actuelle.
Sous la conduite du général Tovmas Nazarbekian et du colonel Movsès Silikian, civils, paysans et soldats improvisés s’unissent pour défendre leur terre. Contre toute attente, ils repoussent les troupes ottomanes. Cette victoire, arrachée dans l’urgence, sauve littéralement la nation : elle empêche la disparition totale du peuple arménien et permet, quelques jours plus tard, la proclamation de la Première République d’Arménie, le 28 mai 1918.
C’est cet esprit de résistance et de renaissance que célèbre l’hymne Sardarabad. Les paroles, pleines de fierté et de gravité, évoquent la lutte héroïque du peuple arménien et la promesse de ne plus jamais se laisser effacer de l’histoire. Le chant est rythmé, solennel, presque martial, mais empreint d’une émotion profonde : celle d’un peuple qui chante son propre salut.
Aujourd’hui encore, Sardarabad est bien plus qu’une simple chanson patriotique. On l’entend lors des fêtes nationales, des commémorations ou des rassemblements militaires. Elle est devenue un symbole fort d’unité et de mémoire collective.
Pour les Arméniens, chanter Sardarabad, c’est se souvenir que la liberté du pays a été conquise de haute lutte, que derrière chaque pierre, chaque montagne, il y a une histoire de courage, de foi et de persévérance.
Le prochain article sortira le 09/11/2025, d'ici là, St Grégoire l'illuminateur sauve l'Arménie et que Dieu vous garde :
Intentions de prière
Aram (Chef de mission)
Sasun, Armen, Arthur, Lazo (Personnes aidées)
Volontaires (Adrien, Rémi, Eleonore, Denis et Mirko)